Article de Léa Giandomenico paru sur actu.fr le 22 mars 2026
Sur une aire d’autoroute, une route ou en pleine montagne : le fait de laisser sa compagne au milieu de nulle peut valoir une amende et une peine d’emprisonnement.
En février dernier, un Autrichien de 37 ans a été condamné par le tribunal pour homicide involontaire : cet alpiniste, qui avait emmené sa compagne sur l’ascension du plus haut sommet d’Autriche, l’avait laissée sur place alors qu’elle était moins chevronnée que lui. Elle est morte d’hypothermie. Si cet exemple extrême a mené à la mort d’une personne, et à la condamnation de son conjoint pour négligence aggravée, des cas comme celui-ci (qui ne mènent pas toujours au décès) existent ailleurs qu’en haute montagne. Ils sont, dans certains cas, associés à de la
violence conjugale. Abandonner quelqu’un de la sorte peut donc être puni par la loi en France.
« Il quitte le logement avec mes papiers, ma carte bancaire, mon chargeur »
Manoé a raconté à actu.fr avoir été abandonnée par son ex dans un village en Thaïlande, alors qu’elle était vulnérable.
« On venait d’arriver pour dormir dans un tout petit village, c’était la première fois que je partais en vacances aussi loin de chez moi », raconte-t-elle à actu.fr.
Manoé est atteinte d’une maladie auto-immune, et est « fatiguée du voyage » ce jour-là. Elle repousse les avances de son partenaire le soir. « Il se met alors en colère de façon complètement disproportionnée, et quitte le logement avec mes papiers, mon passeport, ma carte bancaire et mon chargeur de téléphone… » , rembobine la jeune femme.
Des faits pas du tout anodins
Sur les réseaux sociaux, d’autres témoignages de ce genre sont légion : une femme raconte avoir été laissée sur une quatre voies au beau milieu de la nuit, une autre témoigne d’un homme l’ayant abandonnée sur une aire d’autoroute à 400 km de chez elle, sans moyen de rentrer.
Pour les associations et les avocats, ce genre d’histoire s’apparente à de la violence conjugale.
Sandrine Bouchait, présidente de l’Union nationale des familles de féminicides (UNFF), le confirme à actu.fr : « Ce n’est pas si anodin que ça. Pour nous, ça va au-delà de la violence conjugale, ça peut carrément être une tentative de féminicide. Dans ces cas-là, quel moyen a Madame pour s’en sortir ? Elle est toute seule sans téléphone, sans rien… », commente-t-elle.
Cette violence conjugale en induit parfois d’autres, dans le couple. « Ce sont en général des violences qui sont déjà là avant. Pour qu’on en arrive à abandonner sa conjointe ou sa compagne au milieu de nulle part avant, c’est qu’il y avait déjà des signaux faibles de violences conjugales
« ,explique Sandrine Bouchait.
Les membres de l’UNFF reçoivent de nombreuses femmes racontant avoir vécu ce genre de situations, parfois traumatisantes. « Une rescapée nous a expliqué avoir marché longtemps, avant de tomber sur une route pour trouver quelqu’un… Pour nous ce sont vraiment des tentatives de féminicides », insiste Sandrine Bouchait.
Jusqu’à 75 000 euros d’amende
Si cela ne va pas toujours jusqu’au féminicide, en tous cas, c’est bien aussi une forme de violence conjugale au sens de la loi. « Et c’est surtout une infraction à part entière : cela répond à une infraction prévue par l’article 223-3 du code pénal, qui correspond à l’infraction du délaissement.
Elle dit qu’une personne laissée en un lieu quelconque et qui n’est pas en mesure de se protéger peut valoir jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et 75000 euros d’amende », nous explique Marie Blandin, avocate spécialisée en droit de la famille, jointe par actu.fr.
Le délaissement, en un lieu quelconque, d’une personne qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.
Article 223-3
Code pénal
Obligation d’autant plus forte quand on est mariés
Marie Blandin rappelle que les violences conjugales prennent des formes multiples parmi lesquelles toutes les formes de dénigrement, de violence psychologique, etc. L’avocate va même plus loin : « il y a une obligation d’autant plus forte quand on est marié : dans le contrat de mariage, il y a un devoir de secours et d’assistance entre époux, a fortiori quand on est mariés, on a cette sur obligation d’assistance », poursuit l’avocate spécialisée dans les violences conjugales.
L’avocate est même dérangée par la sémantique de ce phénomène : pour elle, le mot « divorce » est une euphémisation assez dangereuse de la violence conjugale à laquelle ce phénomène renvoie. « Cela déshumanise la victime en venant dire que c’est une forme de séparation plus efficace. Il faut rappeler que derrière ce terme inadapté, c’est une violence très grave. Sur tous les aspects légaux, c’est extrêmement problématique. »
Cela peut être la porte d’entrée vers d’autres violences. Les hommes qui font cela savent ce qu’ils font, ça peut relever de la qualification de non-assistance à personne en danger selon les contextes. Cela peut même être constitutif d’homicide. On a beaucoup d’applications pénales qui peuvent être appliquées.
« Pas juste une goujaterie ou de l’égoïsme »
Pour elle, les femmes qui dénoncent ces situations comparables sur les réseaux sociaux doivent prendre la mesure de la forme de violence que cela prend, « ce n’est pas juste une goujaterie ni de l’égoïsme ».
Ce type de violence conjugale est d’ailleurs assez pernicieux. « On ne se rend pas vraiment compte que c’est de la violence. Ça n’est pas forcément physique ou verbal. Et puis ça peut être en pleine forêt comme en pleine ville. D’ailleurs, cette infraction fait penser à une autre récente vue dans le contexte de violences conjugales : le suicide forcé de femmes.
Dans ce cadre là, on a un phénomène qui ne montre pas l’intention d’homicide direct mais qui crée les conditions d’un décès potentiel de personnes »,poursuit Marie Blandin.
Et en effet, les exemples de femmes laissées sur le bord de l’autoroute ou en plein milieu de nulle part sont nombreux Les personnes abandonnées en pleine ville dans un état de vulnérabilité le sont aussi. Marie Albert, 31 ans, nous a raconté comment elle avait été abandonnée par son ex en pleine nuit à Varsovie (ville de Pologne qu’elle ne connaissait pas) en sortie de boîte de nuit, alcoolisée. La jeune femme a raconté avoir longtemps attendu dans le froid, par -10°C, sans réussir à joindre son compagnon.
Au bout d’un long moment j’ai retrouvé son adresse et je me suis rendue compte que j’avais le double des clés. J’ai fini par arriver à prendre un taxi et à rentrer chez lui mais il n’était pas là. Le lendemain quand il est rentré, il a été violent, physiquement et verbalement.
Conscientiser la violence
Marie a mis dix ans à prendre conscience qu’elle avait été victime de « divorce alpin ». L’avocate nous explique qu’il est souvent difficile pour les femmes de conscientiser que c’est une violence conjugale dont elles sont victimes. « Ce n’est jamais un acte isolé. Les conditions de la violence démarrent par des blagues sexistes et du dénigrement notamment. De manière plus ou moins explicite d’ailleurs. »
Et la spécialiste de conclure : « Une fois que la confiance de la femme est sapée, ça va crescendo. »
